Palestine : le pouvoir du Fatah et du Hamas face à la société civile


Cet article de René  Backmann paru le 23 juillet 2019 a été publié par Mediapart. Fin connaisseur de la situation en Palestine occupée, le journaliste nous éclaire sur les rapports conflictuels entre les principales factions du Mouvement National Palestinien et les relations que la société palestinienne entretient aujourd'hui avec des partis et des Autorités politiques censées les représenter face à l'occupation israélienne...

 

https://www.mediapart.fr/journal/international/230719/palestine-le-pouvoir-du-fatah-et-du-hamas-face-la-societe-civile


Mahmoud Abbas, 3 juillet 2019 © Mohamad Torokman / Reuters
Mahmoud Abbas, 3 juillet 2019 © Mohamad Torokman / Reuters

 

Un colloque en vidéoconférence entre Gaza et la Cisjordanie et un sondage d’opinion dans les deux territoires confirment l’impopularité et le discrédit des pouvoirs palestiniens, mais montrent que le président Mahmoud Abbas a toujours le soutien de ses compatriotes face à Trump.

 

Tout en condamnant l’autoritarisme des régimes de Ramallah et de Gaza, les Palestiniens approuvent le refus de négocier avec Washington de Mahmoud Abbas et continuent de préférer l’indépendance à la promesse de prospérité économique contenue dans le plan de la Maison Blanche. Ces rapports paradoxaux des habitants de la Cisjordanie et de la bande de Gaza avec leurs dirigeants sont l’un des enseignements du colloque de la société civile palestinienne qui vient de se tenir à El-Bireh et dont Mediapart a pu obtenir la traduction des principaux échanges. Enseignements confirmés et complétés par les résultats d’un sondage réalisé au même moment dans les deux territoires palestiniens par un institut de recherches politiques de Ramallah connu pour la qualité de ses enquêtes régulières sur l’opinion publique palestinienne.

 

Une centaine de kilomètres seulement, c’est-à-dire une heure et demie de route, séparent Gaza d’El-Bireh, localité jumelle de Ramallah, mais c’est grâce à une liaison vidéo que les participants de Gaza et de Cisjordanie ont pu dialoguer et débattre, fin juin, à l’initiative du Masarat Center for Policy Research and Strategic Studies. Le blocus imposé par Israël à la bande de Gaza et la réglementation de plus en plus stricte des passages entre l’enclave côtière et la Cisjordanie interdisent en fait aux habitants des deux territoires de se rencontrer.

 

Plusieurs dizaines de membres de la société civile palestinienne, hommes et femmes, universitaires, chercheurs, responsables d’ONG, représentants du Forum de la jeunesse et une poignée de politiciens avaient pris part à ce colloque hébergé à El-Bireh comme à Gaza dans les locaux du Croissant-Rouge, pour garantir une relative liberté de parole par rapport aux formations politiques qui contrôlent le pouvoir, le Hamas à Gaza et le Fatah à Ramallah.

 

« La question palestinienne : voies de l’avenir et stratégies de changement » : derrière le titre sagement universitaire choisi pour le rapport stratégique du colloque, c’est à une analyse sans concessions de la situation géopolitique locale mais aussi à une véritable radiographie de la gouvernance palestinienne, à Gaza, sous le Hamas, comme à Ramallah sous le Fatah, que se sont livrés les participants. Avec, parfois, un courage indiscutable. Réalisé au même moment, un sondage du Palestinian Center for Policy and Survey Research (PSR) indiquait qu’en Cisjordanie, 57 % des personnes interrogées affirmaient ne pas pouvoir sans crainte critiquer l’Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas.

 

« Il m’est difficile de dire cela, a déclaré l’un des participants, mais l’Autorité est tyrannique et se conduit en sous-traitant de l’occupant. » Signe éloquent : l’accusation n’a provoqué aucune protestation dans l’assistance. Depuis Gaza, un sympathisant du Hamas a jugé que « le moment était venu de reconstruire les institutions de l’Autorité sur une base plus unitaire » tandis qu’un intervenant d’El-Bireh, après avoir dressé un tableau accablant de la gouvernance palestinienne, dans ses deux pôles de pouvoir actuels, plaidait pour une restauration et un renforcement de la démocratie au sein de l’OLP, notamment à travers de nouvelles élections au Conseil national, une écoute plus attentive des aspirations du peuple et une promotion assumée de l’action populaire. Ce qui constituait, en creux, une critique documentée du pouvoir autoritaire et clanique de Ramallah, mais aussi de la férule du Hamas, telle qu’elle est vécue dans la bande de Gaza. 

 

Diffus depuis longtemps au sein de la société palestinienne, en particulier dans la jeunesse, ce discrédit du pouvoir n’a pas été enrayé par la désignation en mars dernier au poste de premier ministre de l’Autorité de l’économiste Mohamed Shtayyeh. Moins de 12 % seulement des Palestiniens estiment qu’il fait mieux que son prédécesseur et une forte majorité (59 %) jugent que sur les problèmes majeurs de la société palestinienne, il court, lui aussi, à l’échec. Plus globalement, selon l’enquête de PSR, 46 % seulement des Palestiniens interrogés considèrent l’Autorité comme un atout pour le peuple palestinien tandis que 48 % la tiennent pour un fardeau. Jugement qui fait écho aux multiples réquisitoires contre l’autorité et ses méthodes prononcés lors du colloque.

 

Ceci explique-t-il cela ? Près de 80 % des Palestiniens jugent que les institutions de l’Autorité sont corrompues et 67 % estiment que la récente augmentation des salaires des ministres, alors que l’économie palestinienne traverse une crise dramatique, révèle une corruption « profondément enracinée » dans l’Autorité. Avec la corruption des cadres, l’inaptitude des dirigeants à parvenir à une réconciliation entre le Fatah et le Hamas, clé d’une union nationale jugée indispensable face à Israël, est l’un des reproches majeurs adressés par les Palestiniens à leurs responsables politiques. Alors que 63 % des Palestiniens se déclarent « pessimistes » sur l’éventualité d’une réconciliation, une majorité (53 % contre 38 %) sont hostiles aux conditions imposées par Ramallah à l’ouverture d’une discussion sur la « réconciliation et la réunification ».

 

Lors de la vidéoconférence, l’un des orateurs intervenant depuis El-Bireh a d’ailleurs relevé que « la poursuite de la séparation entre la Cisjordanie et la bande de Gaza, entre le Hamas et le Fatah, comme l’aggravation des crises économique et financière, pourrait être l’un des facteurs internes provoquant l’effondrement de l’Autorité ».

 

Abbas critiqué, désavoué mais soutenu…

« L’avenir de l’Autorité palestinienne entre survie et effondrement » était d’ailleurs le thème de l’une des « tables rondes » les plus animées lors du colloque du Centre Masarat. « Le diagnostic correct d’une maladie est la clé d’un traitement efficace, a expliqué Mamdouh al-Aker, chirurgien, interlocuteur fréquent des pacifistes israéliens dans les années 1980 et ancien membre de la délégation palestinienne lors des négociations avec Israël. Je crois que personne ne sera en désaccord avec moi si j’affirme que les défis que nous affrontons aujourd’hui sont les plus redoutables depuis le début de l’aventure sioniste. Les dirigeants israéliens estiment avoir aujourd’hui une occasion de se débarrasser de la cause palestinienne. La Maison Blanche s’est rangée au côté de la droite israélienne, tandis que le monde arabe est épuisé et si divisé que les États du Golfe forment un front avec Israël contre l’Iran et que les Palestiniens n’ont jamais été aussi faibles et dans une telle crise interne. »

 

« L’effondrement du pouvoir ne serait qu’une question de jours si Israël décidait demain, pour une raison ou pour une autre, de s’emparer des armes de l’Autorité, a averti l’un des politologues invités. De la même manière, une crise au sein du Fatah dans la période suivant la disparition éventuelle d’Abbas pourrait conduire à une fragmentation du secteur de la sécurité, à l’émergence de milices et de chefs de guerre, c’est-à-dire à l’effondrement de la loi et de l’ordre. Ce qui pourrait déboucher sur des mesures israéliennes destinées à éviter une situation de chaos. » « Nous devons tirer les leçons des échecs de l’Autorité, revenir sur la reconnaissance d’Israël et sur les engagements d’Oslo », a même avancé, depuis Gaza, un membre du Jihad islamique.

 

Sans aller jusqu’à ce choix radical, un large consensus semble être apparu lors de ce colloque sur la nécessité d’organiser au plus vite, dans les deux territoires, des élections à la fois législatives et présidentielle. Ne serait-ce que pour rétablir la crédibilité des élus et du pouvoir. Selon le sondage de PSR, ce sont même près des trois quarts des Palestiniens (71 %) qui réclament ces deux scrutins. Et qui insistent (57 %) pour que Mahmoud Abbas se retire : 37 % des Palestiniens seulement jugent positivement son action. À Gaza, ce score de désaveu s’effondre même à 27 %. Pourtant, le même sondage le désigne comme vainqueur potentiel en cas d’affrontement avec le candidat du Hamas Ismaïl Haniyeh avec 48 % des suffrages contre 42 %.

Marwan Barghouti lors de son procès en janvier 2012 © Ammar Awad / Reuters
Marwan Barghouti lors de son procès en janvier 2012 © Ammar Awad / Reuters

 

En l’absence de Mahmoud Abbas, le meilleur candidat aux yeux de la majorité de ses compatriotes serait Marwan Barghouti, l’ancien dirigeant du Fatah en Cisjordanie actuellement détenu en Israël où il a été condamné à cinq peines de prison à vie. Soutenu par les monarchies du Golfe et par Washington, Mohamed Dahlan ne serait choisi que par 4 % des électeurs. Quant aux élections législatives, les projections de PSR reflètent à la fois les réticences et le discrédit constatés lors du colloque et les pesanteurs du système politique local : 67 % des électeurs se déclarent disposés à prendre part au vote. Le Fatah obtiendrait 39 % des voix contre 30 % au Hamas, 10 % pour d’autres formations, tandis que 21 %, correspondant peut-être aux participants au colloque qui ont manifesté leur défiance pour les partis existants, demeurent indécis.

 

Les textes des rapports présentés au colloque comme les commentaires qui les ont accueillis l’ont montré et le sondage de PSR l’a confirmé : la mort du processus de paix et l’échec de la solution à deux États sont, pour l’heure, des évidences que la société palestinienne est contrainte de prendre en compte, non sans amertume et révolte, face à l’indifférence de la communauté internationale. Plus de 70 % des Palestiniens l’admettent aujourd’hui selon PSR : les chances de voir naître, dans les cinq ans, un État palestinien à côté de l’État d’Israël sont faibles ou nulles. La conjugaison, longuement analysée et commentée au cours du colloque, de la politique de Trump, des choix de la coalition d’extrême droite qui soutient Netanyahou et de la trahison des États arabes qui se sont alliés aux États-Unis et à Israël contre l’Iran ont condamné la cause palestinienne à un isolement politique mortifère.

 

Que faire pour affronter cet échec ? Redynamiser les institutions de l’OLP, remettre en ordre la maison palestinienne, mettre un terme aux accords économiques, politiques et de sécurité avec Israël, créer une économie de résistance et de résilience en luttant notamment contre la corruption administrative et financière, ont proposé des participants au colloque. Face au possible maintien du statu quo, voire à son aggravation sous la forme d’annexions massives de territoires palestiniens envisagées par Israël avec l’appui de Washington, un intervenant de Gaza a proposé « la restauration de l’option de libération, l’activation de toutes les options de résistance ». En d’autres termes, le retour à la lutte armée. Selon PSR, ce choix est désormais défendu par 34 % des Palestiniens tandis que 36 % continuent de plaider pour la recherche d’une solution négociée, 15 % sont favorables à une résistance non violente et 10 % se résignent au statu quo. Il y a trois mois, 39 % se déclaraient favorables à la négociation et 30 % étaient partisans de la lutte armée.

 

Dans ce climat de crise et de tension, alourdi encore par la perspective des nouvelles élections israéliennes de septembre, la révélation, il y a un mois à Bahreïn, par le gendre de Trump, Jared Kushner, du volet économique du « Plan de paix » promis par le président américain, a produit un résultat spectaculaire mais totalement inattendu, au moins pour la Maison Blanche : ranger l’écrasante majorité des Palestiniens derrière Mahmoud Abbas.

 

Comme l’ont montré aussi bien les débats du colloque que l’enquête de PSR, le président palestinien, pourtant impopulaire et discrédité, a obtenu un soutien massif de la population à sa position de boycott de « l’atelier de Bahreïn ». Son choix, sur ce point, a été approuvé par les participants et, selon le sondage, par 79 % des Palestiniens. Et surtout, sa politique de la chaise vide face à l’administration américaine est clairement validée : 83% des personnes interrogées ont indiqué qu’entre la « prospérité économique » promise par la Maison Blanche et l’indépendance, elles préféraient, comme l’avait annoncé le président palestinien, l’indépendance.